Knowledge@Wharton. Avec l’équipe Performance Benchmarking de SAP,
nous avons mené une enquête sur la valeur commerciale du cloud
computing. 85% des personnes interrogées estiment que cette technologie
va transformer l’entreprise. Pourriez-vous nous expliquer en quoi ?
David Spencer : Il y a principalement trois domaines où le cloud
peut aider les entreprises à être plus compétitives. Tout d’abord, par
rapport à un modèle traditionnel il offre aux utilisateurs un meilleur
accès à certains domaines de leur activité. Ensuite, il y a la vitesse
avec laquelle vous pouvez déployer une solution de cloud computing :
cela va très vite, ce qui offre un retour sur investissement beaucoup
plus rapide. Un de nos clients vient de mettre en place une solution
Customer OnDemand, et il a pu le faire en deux semaines. S’il avait dû
utiliser un modèle traditionnel, il aurait fallu de six mois à un an.
Enfin, le cloud est économique, et en termes comptables il a ses
avantages : comme c’est un coût variable et non un coût fixe, vous
pouvez le répartir sur plusieurs années. J’ajouterai que c’est simple à
utiliser : l’interface utilisateur est très souple, et elle est facile à
déployer.
Don Huesman : Du côté de la Wharton School of Business, je peux
vous dire que le cloud a donné l’occasion aux étudiants animés par
l’esprit d’entreprise de mener à bien des projets complexes très
rapidement, à partir d’un budget initial relativement modeste. Le cloud
leur permet d’entrer sur un marché, ou encore de mettre en place une
plate-forme offrant un nouveau service, à une vitesse qui n’était pas
possible avant l’existence des services de cloud computing. Le cloud a
sans conteste offert à ces jeunes entrepreneurs une grande agilité. Il
favorise ainsi une concurrence plus équitable, et donc plus efficace.
Je vais vous donner l’exemple d’une start up originale, ElectNext,
qui a été créée pour répondre à l’illisibilité croissante du système
politique américain en aidant les électeurs à préciser leur choix et à
traduire ce choix dans leur vote. En utilisant le cloud, les
organisateurs peuvent adapter les performances du site en fonction de
l’utilisation qui en est faite et du niveau de l’infrastructure dont ils
ont besoin à un moment donné. Ils ajoutent de nouveaux serveurs quand
le service est ralenti du fait de l’insuffisance des ressources. Dans le
passé, ce n’était pas possible. Il fallait faire en amont, au moment de
monter le projet, une estimation approximative du trafic espéré et du
matériel nécessaire, et il fallait des informaticiens pour gérer cela.
Aujourd’hui, vous pouvez répondre en temps réel ou presque à l’évolution
de la demande.
David, près de 65% des répondants considèrent que le cloud
computing pourrait amplifier les mégatendances issues d’autres
technologies. Pourriez-vous nous dire lesquelles seront amplifiées, et
comment cela pourrait se produire ?
David Spencer : Prenons l’exemple des portables, des réseaux
sociaux et des Big Data. Les entreprises reçoivent toujours plus de
données. Par exemple, les gens parlent constamment de leurs interactions
avec elles sur Twitter, Facebook ou sur d’autres plateformes. Les
entreprises disposent donc d’énormes quantités de données qui doivent
être analysées. Les réseaux sociaux leur offrent un accès sans précédent
à leurs clients, et chacun de ces clients peut en influencer d’autres.
Les entreprises peuvent ainsi capter des tendances qui les concernent,
et elles ont tout intérêt à en tirer toutes les conséquences dans leur
façon de s’adresser à leurs clients.
Vous allez comprendre où je veux en venir. Récemment, la National
Football League a décidé d’utiliser une solution cloud pour gérer son
service Fantasy Football, qui compte quatre millions d’utilisateurs.
Avant le cloud, le département informatique de la NFL n’aurait peut-être
pas disposé de l’infrastructure nécessaire, mais à présent, grâce au
cloud computing, aux Big Data et aux tendances décelables sur les
réseaux sociaux, la NFL a la possibilité de faire à chacun de ses
utilisateurs une proposition commerciale individualisée.
Don Huesman : À cette facilité grandissante dans le déploiement
d’infrastructures informatiques, il faut ajouter une autre tendance
significative, qui va dans le même sens : l’informatique devient un
consommable. Dans l’absolu, cela ne date pas d’aujourd’hui : les
services de cloud computing sont une innovation du 20e siècle. Tout a
commencé avec les services de messagerie et de stockage de données en
ligne, qui ont permis aux individus et aux entreprises de prendre le
contrôle de leurs propres besoins en infrastructure informatique. Les
nombreux services disponibles aujourd’hui dans le cloud signalent une
accélération de cette tendance.
David Spencer : Le cloud a été initialement conçu pour les petites
entreprises. Tout a commencé avec des applications non stratégiques qui
leur étaient destinées. Mais au cours des deux dernières années, nous
avons vu de grandes entreprises commencer à s’intéresser à ce modèle et
tenter de comprendre comment elles pouvaient l’intégrer à leurs propres
infrastructures. Et aujourd’hui on voit déjà des multinationales qui
gèrent leurs systèmes de ressources humaines entières dans le cloud.
66% des répondants à notre enquête affirment que le cloud
computing aide leur entreprise à créer de nouvelles options
stratégiques. Quelles seraient ces options ?
David Spencer : Les RH et l’automatisation des ventes sont deux
options qui ont beaucoup retenu l’attention, mais, comme le notait Don
Huesman, il y a aussi le marketing, la capacité nouvelle des entreprises
à adapter directement leur marketing à leurs clients, qui influencent
d’autres clients.
Don Huesman : Du point de vue des étudiants et des start-ups, il
me semble qu’il ne faut pas sous-estimer ce que je vous disais sur
l’avènement d’une informatique consommable. Le cloud fournit des
logiciels qui peuvent être utilisés sur des tablettes ou des
smartphones, ce qui permet à des entreprises très variées d’offrir des
types très précis d’application sur des plateformes de ventes de type
AppStore. J’y vois une occasion de transformer le marché des services
aux entreprises en élargissant la base de fournisseurs et en permettant
une concurrence accrue. Tout cela contribuera à faire baisser les prix.
Vous avez tous deux évoqué la façon dont le cloud computing
pouvait contribuer à la création de valeur. Mais l’un des résultats
contre-intuitifs de notre enquête montre que, alors même que beaucoup de
gens y voient quelque chose d’important, ils ne semblent pas y
comprendre grand-chose. Comment expliquer ce contraste ?
David Spencer : L’une des raisons de la confusion générale tient
au fait que le cloud computing a plusieurs définitions. Par exemple, il y
a le SaaS (software as a service, le logiciel en tant que service), il y
a la virtualisation d’un environnement, il y a aussi des environnements
d’hébergement. Cela prête à confusion, car il existe aussi différents
types de solutions de cloud computing. Chez SAP, nous essayons de les
décrire en termes de valeur apportée à nos clients. Nous gérons ainsi un
« portefeuille » de cloud, composé de quatre éléments principaux:
applications, plateforme, gestion de l’infrastructure et du cycle de vie
pour la protection des investissements, et enfin, le réseau du
business, qui désigne des réseaux d’acheteurs et de vendeurs faisant des
affaires d’une façon nouvelle, sociale, rendue possible par le cloud
computing.
Peut-être faudrait-il lier cette mauvaise compréhension à un des
résultats de notre enquête : 18% des entreprises ont déclaré avoir
largement ou complètement adopté le cloud computing, mais la moitié des
répondants ne l’avaient pas adopté. Le malentendu général sur le cloud
computing pourrait-il être lié au fait que peu de gens l’utilisent ?
David Spencer : Si je regarde les clients que je représente, la
plupart ont adopté une solution de cloud computing, ou du moins s’y sont
intéressé. Mais ils peuvent ne pas l’avoir déployée à 100%, par exemple
parce qu’ils ont commencé par de petites organisations ou de petits
processus.
Il y a un autre facteur : les grandes organisations ont souvent
consacré d’importants investissements à leur infrastructure
informatique, et passer rapidement à une solution de cloud computing
n’est peut-être pas le meilleur investissement pour elles en ce moment.
Ce que beaucoup d’entreprises recherchent aujourd’hui, ce sont des
solutions hybrides, où en même temps qu’elles tirent parti de leur
infrastructure informatique certains processus passent dans le cloud.
Don Huesman : On peut se référer au « Hype Cycle », du cabinet
Gartner, qui mesure la maturité des technologies. Gartner montre qu’en
2012 le battage médiatique sur le cloud a atteint son sommet et qu’on
est en passe d’atteindre la phase de désillusion, dans laquelle on peut
voir une étape nécessaire d’atteindre ce que les consultants de Gartner
appellent le « plateau de la productivité ». Gartner prédit que ce
plateau sera atteint d’ici deux à cinq ans.
Aux États-Unis, nous avons tendance à rechercher des solutions
techniques à des problèmes multidimensionnels, et nous sommes toujours
très enthousiastes quand ces solutions arrivent, jusqu’à ce que nous
commencions à en voir les limites. Alors nous sommes déçus, jusqu’à ce
que nous finissions par découvrir que ces solutions techniques sont
quand même utiles ! Dans ces conditions, je ne pense pas que l’avantage
du premier arrivant soit déterminant, parce que les suiveurs peuvent
également profiter des nouvelles fonctionnalités qui font leur
apparition.
David a abordé tout à l’heure un point important. Les services
informatiques ont tendance à résister au mouvement vers le cloud. Cette
résistance se fonde sur des préoccupations quant à la sécurité, à la
fiabilité, à la fiabilité et à la robustesse des solutions qui sont
offertes. Mais je pense que ces préoccupations sont exagérées. Pout tout
vous dire, cela me rappelle les débuts de l’informatique de bureau. Les
grandes entreprises ont très longtemps résisté à son déploiement,
jusqu’à ce que les PDG s’achètent des ordinateurs personnels. À ce
moment, les organisations informatiques ont dû trouver un moyen de les
intégrer. Je pense que nous assistons à une dynamique similaire
aujourd’hui, avec une résistance fondée sur des préoccupations
légitimes, mais en passe d’être éclipsée.
Pour ceux qui résistent aux solutions de cloud computing, les plus
grandes préoccupations semblent être la sécurité et l’intégration. En
fait, 67% des répondants au sondage pointent ces deux questions comme
celles qui les inquiètent le plus. Comment réagissez-vous à cela ?
David Spencer : Nous essayons de répondre frontalement à la
question de la sécurité, pour comprendre précisément les préoccupations
de nos clients. Selon les pays il y a des lois sur la confidentialité
différentes, que nous avons été en mesure de satisfaire. Mais il y a des
entreprises et des organismes gouvernementaux qui ont des politiques
très strictes sur ce qui peut ou pas être exécuté dans le cloud. Nous
essayons donc de répondre à ces questions. Mais il y a aussi une
réticence immotivée : certaines personnes, certaines entreprises, seront
tout simplement les dernières à s’y mettre. Il suffira de s’assurer
qu’elles seront à l’aise quand elles sont prêtes.
Qu’en pensez-vous, Don?
Don Huesman : À l’université de Pennsylvanie, nous avons été parmi
les premières organisations à tenter d’externaliser notre messagerie
étudiante à un service en nuage proposé par Microsoft, mais l’expérience
n’a pas été concluante. Le service était si mauvais que nous avons dû
revenir à notre ancien système. Cette expérience nous a échaudés, et il
n’est pas facile de recommencer. Mais nous en sommes aujourd’hui à un
point où l’externalisation de la messagerie peut être menée d’une
manière plus fiable.
Les directeurs informatiques et leurs collaborateurs préfèrent
travailler tard le soir à réparer le matériel et à reconfigurer des
logiciels, plutôt que de s’impatienter au téléphone en espérant que
quelqu’un d’autre, dans une ville lointaine, résolve leur problème.
C’est une position psychologiquement différente. Ce peut être un défi,
pour des professionnels, que de travailler en partenariat avec une
société de services dans le cloud. Tous ne sont pas prêts pour ce
changement. Le secteur des TIC est assurément dans une période de
transition.
David, rencontrez-vous quelques-unes des questions que viens de décrire Don ?
David Spencer : Nous traitons ces questions tous les jours. Nous
regardons cela comme un véritable partenariat : les clients qui
travaillent avec nous doivent sentir qu’ils travaillent avec une
entreprise réactive qui va continuer à produire de l’innovation et à
améliorer la sécurité. Nos clients veulent un partenaire capable de
gérer tous les aspects du cloud. C’est pourquoi nous essayons de
répondre de façon proactive, par exemple, aux problèmes liés au
déploiement d’applications métiers sur des appareils mobiles personnels
et au contrôle des données qui sont sur ces appareils.
Pour les solutions hybrides, y a t-il des domaines où il est plus
facile de faire bouger les choses ? Dans notre enquête, 75% des
participants ont dit qu’ils pensaient que le cloud computing pouvait
répondre à leurs besoins minimaux.
David Spencer : Tous les clients ne souhaitent pas utiliser la
suite complète des offres de cloud. Ils peuvent veulent juste prendre
une application, comme la gestion des notes de frais, et la mettre dans
le cloud. Mais ce service doit alors être intégré à d’autres
applications professionnelles, qui ne sont pas dans le cloud.
Don Huesman : Certains services de stockage de documents, qui
peuvent être facilement déplacés vers le cloud, pourraient appartenir à
cette catégorie des « besoins minimaux ». Certaines entreprises
spécialisées dans la santé et le droit ne seront sans doute pas en
mesure d’utiliser ce genre de service, pour des raisons réglementaires.
Mais pour d’autres entreprises, dans d’autres secteurs, ce service peut
libérer beaucoup de ressources informatiques internes et il peut être
très bénéfique, en permettant de faire des économies et de redéployer
des talents pour s’attaquer à d’autres problèmes au sein de
l’organisation.
Terminons par quelques questions liées à l’avenir du cloud
computing. Près de 70% des répondants au sondage croient que le cloud
computing va entraîner des évolutions importantes dans la performance de
leur entreprise dans les cinq prochaines années. Quels changements
voyez-vous, et comment vont-ils voir le jour?
David Spencer : Avec le cloud, nous voyons les firmes déployer
plus rapidement la technologie, ce qui leur permet de l’exploiter et
d’accroître leurs revenus. Le cloud permet aux entreprises d’accéder à
leurs clients d’une manière plus rapide, plus dynamique, plus souple et
moins coûteuse, et le système est intégré avec l’infrastructure
existante. Les firmes sont également prêts à faire des investissements
dans le cloud computing, car il offre un cycle de paiement assez souple.
Don Huesman : L’avenir possible que je vois émerger est une
extension de ce qui s’est passé dans l’industrie de la musique avec le
développement d’iTunes. Ce service classique a radicalement modifié la
dynamique pour les fournisseurs d’infrastructures de musique. Il rendu
la musique accessible à un plus grand nombre de fournisseurs, et il a
désintermédié quelques-unes des activités traditionnelles qui
contrôlaient la distribution de la musique. Je me demande ce qui
pourrait se passer de similaire dans le domaine des suites de
productivité et des forfaits ressources des entreprises.
Assisterons-nous à l’émergence d’un écosystème de produits qui
permettront une concurrence beaucoup plus large? Comme je l’ai mentionné
plus tôt, je pense que le cloud contribuera à faire baisser les prix.
Quels secteurs sont mûrs pour ce genre de perturbations ?
Don Huesman : Je pense que l’éducation pourrait finalement être
affectée par l’Internet. La salle de classe d’aujourd’hui ressemble
beaucoup à celle du 19e siècle, mais cela commence à changer. Et ce
changement s’explique en partie par les services dématérialisés, qui
permettent de réunir des programmes de haute qualité et de les offrir
aux établissements.
Pour ce qui est des activités, je pense que l’informatique va être
de plus en plus accessible en ligne et qu’elle deviendra une sorte de
commodity, ce qui entraînera une pression à la baisse sur les dépenses
informatiques.
C’est très intéressant, car près de 60% de nos répondants estiment
que le cloud computing va provoquer précisément ce genre d’économie et
favoriser l’agilité des entreprises. Mais une question demeure : comment
allons-nous atteindre ce « plateau de productivité » dont parlait Don ?
Comment tout cela peut-il être mis en œuvre d’une manière qui apporte
de la valeur aux entreprises ?
Don Huesman : J’ai souvent été impliqué dans des projets où les
gens espéraient que l’investissement informatique ou un changement dans
l’infrastructure informatique permettrait des économies importantes.
Mais cela s’est rarement produit. Cependant, j’ai observé des cas où le
déploiement d’une nouvelle technologie fournissait aux entreprises une
agilité qui les rendait plus compétitives, et ceci d’une façon radicale.
Même si on évoque plutôt la baisse des dépenses quand on évoque le
cloud, il me semble qu’on devrait se concentrer sur la façon dont il
peut favoriser le dynamisme des entreprises, en les aidant à atteindre
l’agilité nécessaire pour produire de nouveaux services et de nouveaux
produits.
Cet article a été originellement publié le 16 janvier 2013 dans
Knowledge@Wharton sous le titre « Up in the Cloud: Hype and High
Expectations for Cloud Computing ».
http://knowledge.wharton.upenn.edu/article.cfm?articleid=3171
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